L’actualité récente, à l’occasion de « l’affaire » Harvey Weinstein et depuis, a replacé au centre des débats la question du respect des personnes de sexe féminin. Au-delà de l’enjeu de l’égalité homme-femme, c’est une culture, un système de représentations du monde dont il s’agit. Se fissure de plus en plus souvent, et de plus en plus franchement, un système de relations scandaleusement tolérant envers des pratiques, des repères et des codes de langage humiliants, intimidants voire tout bonnement violents.

mademoiselle

Ce système s’enracine probablement dans une ancienne conception des rôles masculin et féminin, patriarcale, décrite notamment de façon passionnante par Bourdieu dans son observation de la société kabyle.

Et précisément, à propos de système de langage, il n’est pas inutile de nous interroger sur des pratiques datant du dix-neuvième siècle et qui ne semblent pas choquer grand monde, alors même qu’elles sont parfaitement douteuses : les pratiques encore en vigueur dans de nombreuses correspondances et formulaires, émanant des services de nombreuses entreprises alors même qu’elles sont bannies dans notre administration depuis une circulaire du 21 février 2012.

Dans ces fiches de renseignement à remplir pour des démarches d’inscription, de réclamations, de requêtes diverses, une personne de sexe féminin est priée de préciser quel est son « nom » puis, le cas échéant, quel est son nom « de jeune fille. »

Rien d’étonnant à cela : le fait est que, traditionnellement dans notre société d’inspiration et restée très longtemps patriarcale, une épouse change de nom dès lors qu’elle est mariée et « prend » le nom de son mari, lequel est donné d’office à leurs enfants.

La loi a changé cette tradition et il est aujourd’hui possible de donner à ses enfants le nom de leur mère, de leur père ou les deux accolés. La circulaire mentionnée ci-avant – confirmée par le Conseil d’Etat après avoir été attaquée en justice… c’est dire la portée de ce symbole – a changé la donne pour l’administration mais de nombreuses entreprises (services bancaires, études de notaires, distributeurs et prestataires de services relevant de très nombreux secteurs) continuent à réclamer « nom » et « nom de jeune fille. »

Or cette distinction, et surtout la façon dont elle est formulée,mademoiselle font violence à un principe de droit que de très nombreuses personnes ignorent, même si elles sont de sexe féminin : le « nom de jeune fille » est le seul et unique nom que prévoit le Code civil, celui de l’époux n’étant qu’un nom d’usage, alors même qu’il est désigné comme « nom, » tout seul, dans toutes ces nomenclatures.

Une personne, qu’elle soit de sexe masculin ou féminin, reçoit à sa naissance un nom qu’elle gardera toute sa vie et qui est constitutif de son identité civile. Et s’il est important de le rappeler, ce n’est pas seulement pour contester le fait qu’une femme serait contrainte de changer d’identité sitôt mariée : c’est aussi pour en finir avec un autre usage, plus choquant.

Il n’est pas rare que les mêmes formulaires ou fiches de renseignement prévoient, dans la catégorie « Titre », les termes « Mlle » ou « Mme » : soit les diminutifs des mots « Mademoiselle » et « Madame. »

A quoi renvoie donc cette subtile distinction ? Au fait d’être mariée – ou pas… mais surtout, en réalité et à l’origine, au fait d’être vierge – ou pas. Une « demoiselle », c’est une jeune personne qui n’est pas censée être totalement émancipée et qui n’est pas encore placée sous la protection d’un homme autre que son père.

Et pour bien se convaincre du fait qu’il s’agit là d’une singularité très spécifiquement caractéristique de ce qui relève d’une « condition » féminine, il suffit de se demander si l’expression « Mon Damoiseau » est de la moindre utilité ou n’a jamais été usitée depuis des lustres.

Il est grand temps qu’évolue tout notre environnement social très marqué, de ce point de vue, par l’authentique mise sous tutelle des femmes prévue dans le Code civil adopté début dix-neuvième : toute fiche de renseignement, tout formulaire d’inscription ou de demande devraient faire disparaître définitivement les termes « Mlle » et « Nom de jeune fille », et ne prévoir que la distinction « Nom » et « Nom d’usage. »

Ce n’est que symbolique, mais le symbole est fort et on ne luttera pas contre une culture aussi ancienne de la relation entre les genres sans en traquer les étais, aussi insidieux soient-ils, dans le langage lui-même.