Comme mes collègues présents dans l’hémicycle dans la nuit de vendredi à samedi 14 et 15 septembre derniers, j’ai reçu de très nombreux messages. Des messages insultants et injurieux d’une violence inouïe, des messages d’indignation pleins de haine et de mépris, des messages moins inélégants témoignant de tristesse et de colère, et des messages rédigés avec bienveillance mais réclamant des explications.

Afin de répondre à cette demande légitime, même si rien n’excuse la violence – qu’elle soit exprimée en actes ou en paroles – et malgré les nombreuses explications et précisions déjà diffusées par nombre de mes collègues, j’expose ici les raisons d’un choix personnel et réfléchi.

Elles tiennent en trois points.

Le premier porte sur l’enjeu sanitaire, le second sur l’enjeu environnemental et le troisième sur l’enjeu technico-économique.

Avant de les développer, je précise que, sur cette question, j’ai effectué mes propres recherches. Je suis ingénieur agronome de formation et j’ai été directeur d’une agence de recherche et d’information sur les Fruits et Légumes, réunissant des chercheurs dans plusieurs disciplines (nutrition, microbiologie, toxicologie…) pendant quatre ans.

Je ne me suis pas contenté de lire des articles de presse, le plus souvent assez superficiels et peu renseignés, voire approximatifs ou carrément inexacts. J’ai pris connaissance, par exemple, des études sur la base desquelles le CIRC (Centre international de la recherche sur le cancer) a jugé que le glyphosate était un cancérigène « probable pour l’homme. »

Par ailleurs, je n’ai aucun lien d’intérêt avec les milieux agroalimentaire, agricole et d’agrofournitures. J’ai travaillé pendant quinze ans au contact de ces milieux professionnels, j’y ai noué des de belles amitiés mais aussi de solides inimitiés, j’ai changé de métier et de secteur au terme de cette première partie de carrière et je n’ai pas placé un centime dans aucune de ces entreprises auxquelles je ne dois strictement rien.

Enfin, ce n’est pas par discipline de groupe que j’ai adopté mon vote dans la nuit de vendredi à samedi. J’ai mes propres convictions sur le sujet, dont il se trouve que je le connais plutôt bien.

Voilà pour ce qui relève des accusations de corruption, de lâcheté, de suivisme et d’inconscience.

L’enjeu sanitaire

Je sais qu’en écrivant ce qui va suivre, je vais faire bondir nombre de mes lecteurs. Je ne prétends d’ailleurs pas convaincre qui que ce soit. Je prétends seulement être exact dans ce qui a motivé mon vote, en toute transparence et sincérité.

A ma connaissance, il n’y a pas d’urgence sanitaire pour ce qui concerne l’utilisation du glyphosate.

Je ne vais pas développer tout ce que j’ai appris à propos de cet enjeu, considérable : le calcul de la Dose journalière admissible (DJA) à partir de la Dose sans effets (DSE), l’approche statistique de la question de savoir si une substance est corrélée à l’apparition de cancers, le travail essentiellement bibliographique des autorités sanitaires qui se prononcent sur la dangerosité d’une substance, la signification de leur classement international…

Je résume donc ce que j’ai retenu :

  • Le CIRC a jugé que le glyphosate était un cancérigène « probable » pour l’homme d’après une étude dont les résultats sont tels qu’ils ne permettent pas de trancher.
  • Cette même étude n’a pas été interprétée de la même manière par différentes instances scientifiques : certains ont jugé que, comme elle n’était pas concluante, le glyphosate ne devait pas être classé parmi les substances ayant une propriété mutagène dans les cellules humaines et d’autres ont jugé que, comme elle n’était pas concluante, ce caractère mutagène n’était pas improbable. En somme, nous sommes en présence d’un « peut-être bien. »
  • Le CIRC ne s’est penché « que » sur la toxicité du glyphosate. La notion de risque qu’il fait courir à ses utilisateurs fait intervenir une autre notion : celle d’exposition à cette toxicité. Pour mémoire, de très nombreuses substances sont plus toxiques que le glyphosate (certaines sont « certainement » et pas seulement « probablement » cancérigènes : c’est le cas par exemple de l’éthanol, présent dans tous les alcools servis dans les restaurants et au domicile des particuliers…) et sont pourtant consommées tous les jours sans représenter de danger : elles sont tout simplement consommées dans des quantités telles que leur toxicité est sans effets (pour l’alcool, il faut quasiment être un alcoolique pour risquer un cancer dû à sa consommation).
  • Le risque chimique fait l’objet d’un phénomène de société indiscutable : il est perçu comme inacceptable, alors même qu’il est beaucoup plus contrôlé et maîtrisé que le risque bactériologique, bien pire de pratiquement tous points de vue.
  • Bref : le glyphosate est « peut-être » bien dangereux pour ses utilisateurs et ceux qui y sont exposés, mais ce n’est pas (dans l’état actuel des connaissances… je parle du principe de précaution ci-dessous car, en réalité, tout est là) le poison mortel et dévastateur qui est régulièrement décrié dans les media et, surtout, sur les réseaux sociaux.

Ayant dit cela, j’ajoute que je suis conscient de tous les motifs, légitimes, de son interdiction. J’en rappelle les principaux :

  • La très grande majorité des études ayant conclu qu’il était sans danger sont entachées de soupçons ou, pire, de cas avérés de conflits d’intérêts ;
  • Toutes ces études n’ont porté que sur le calcul d’un facteur de corrélation entre l’utilisation du glyphosate et l’apparition de certaines catégories de cancers : elles n’ont tenu aucun compte du possible « effet cocktail » (l’effet cumulé de plusieurs produits qui nécessiterait, pour être évalué, un travail colossal qui n’a pour l’instant jamais été financé à une échelle statistique satisfaisante) ni de toutes les maladies que l’on peut soupçonner d’être corrélées à l’utilisation de produits phytosanitaires ;
  • Ces études ont en effet massivement porté sur l’effet génotoxique des substances (le déclenchement de cancers par mutagénèse) et pratiquement pas sur les effets immunodépresseurs ou immunosuppresseurs (ce que l’on soupçonne chez les « perturbateurs endocriniens ») ;
  • L’impact de la « perturbation endocrinienne » est mal (voire pas…) connu ;
  • Le seul principe de précaution devrait donc suffire amplement pour cesser de tergiverser et décider d’une interdiction définitive et sans conditions ;
  • Indépendamment de toutes ces considérations techniques et assommantes, le glyphosate est de toute façon devenu le symbole d’un modèle économique qu’il s’agit de transformer, avec lequel la très grande majorité de la population veut rompre.

Je n’ai donc pas de réserves quant à la décision d’interdire le glyphosate.

J’ai de solides réserves quant à celle de l’interdire d’ici trois ans.

C’est un délai dont je juge qu’il n’est pas justifié du point de vue sanitaire ; quant à la question environnementale, elle se pose tout autrement. Le pas-de-temps n’est pas le même : il est toujours nécessaire d’agir sans attendre du point de vue de l’environnement, mais il est nécessaire d’agir dans la durée et sur le long terme.

L’enjeu environnemental

Le glyphosate est un tueur du règne végétal d’une efficacité effroyable.

C’est un « universel » : il tue indifféremment toutes sortes d’espèces et de variétés, sans distinction. Lorsqu’il est utilisé, c’est pour éradiquer toute vie végétale et ça marche. Toujours.

Dès lors, son utilisation implique des pratiques agricoles qui ne tiennent plus aucun compte de l’écosystème du sol. Pour faire simple et schématique, l’utilisation du glyphosate est particulièrement corrélée à :

  • Des ensemencements identiques sur les mêmes parcelles, d’une année sur l’autre : des « monocultures » ;
  • Depuis des décennies, le recours à des variétés abusivement appelées « améliorées » mais en réalité plus fragiles (nécessitant plus de protection, par le recours à d’autres produits) et plus gourmandes (nécessitant le recours à des produits de nutrition des plantes : des « intrants » ou engrais) ;
  • Des sols progressivement appauvris du point de vue agronomique, où l’on finit quasiment par pratiquer du « hors-sol » (comme dans des serres) en plein champ : on n’enrichit plus la terre pour qu’elle nourrisse les plantes, on nourrit directement les plantes placées dans un substrat régulièrement vidé de toute vie, ce qui lui ôte toute réserve de matière organique et, par suite, minérale (ce dont se nourrissent les plantes).

Qu’il faille en finir avec ces pratiques et réunir les conditions d’une autre agriculture, cela ne fait aucun doute. Qu’il faille réduire l’utilisation des « pesticides » jusqu’à s’en passer totalement partout où c’est possible, cela ne fait aucun doute.

Mais qu’il faille gérer l’impact technico-économique de cette décision, cela ne fait aucun doute non plus. De mon point de vue, en tous cas… et, pour mémoire, du point de vue du Président de la République.

L’enjeu technico-économique

« Ni impasse morale, ni impasse technique » : telle était sa formulation de l’enjeu, lors de son discours à Rungis le 16 octobre dernier.

L’impasse morale, nous n’y sommes pas engagés : la sortie du glyphosate à trois ans est bel et bien programmée. Elle n’est pas instituée en obligation légale – j’y reviens dans un instant – mais elle est programmée.

L’impasse technique, nous y serons engagés si la décision de la sortie du glyphosate n’est pas accompagnée sur le terrain. Pour les utilisateurs du glyphosate qui en ont besoin pour accéder à leurs débouchés commerciaux, il faut non seulement changer les pratiques agricoles mais, surtout, accéder à d’autres marchés. La question n’est pas tant celle d’un modèle agricole : c’est celle d’un modèle économique. Cela prendra, pour certaines filières et dans certains territoires, probablement plus que trois ans. Pour moi, c’est une trop forte probabilité pour qu’une loi définisse un délai.

Tel est le principal motif de mon vote : la non adhésion à l’instauration d’un délai légal de trois ans, pour tous et partout. Je pense que, si nous avions voté ce délai qui serait devenu une obligation légale appliquée partout et pour tous de la même manière, nous aurions pris le risque de devoir voter des dérogations dans trois ans pour ne pas ruiner des filières et des territoires.

Or, je pense que nous sur-légiférons. Je pense que la Loi est trop souvent l’Alpha et l’Omega de la pensée et de l’action politique. Je pense que l’action publique doit être beaucoup plus tournée vers l’application de la loi, le respect de l’esprit de la loi, et moins obsessionnellement tournée vers la production législative elle-même.

Et quand je parle de l’impact technico-économique sur des filières et des territoires, je ne pense pas aux intérêts d’entreprises multinationales. Il est facile de les haïr. Ce sont des entités impersonnelles. Je parle des agriculteurs qui ne gagnent pas spécialement bien leur vie, qui ne sont ni malhonnêtes ni cupides et qui ont besoin de ne pas se sentir jugés pour ne pas consacrer leur énergie à seulement réagir et se défendre.

Prenons un exemple.

Lorsque l’on produit des légumes – racines (pommes de terre, carottes) sur les mêmes parcelles tous les ans, il apparaît assez vite un parasite dévastateur : les nématodes. Pour lutter contre ces ravageurs, le recours à des pesticides est la règle depuis des décennies. Parmi les substances actives présentes dans ces pesticides, il en est dont la propriété mutagène chez l’animal est prouvée, qui ont été autorisés moyennant le chiffrage des données d’exposition à leur toxicité et qui sont progressivement interdits au niveau communautaire.

Mais pour se passer totalement de ces produits dans la culture de légumes – racines, il faut ne pas cultiver ces plantes sur la même parcelle pendant six années après une première récolte.

Si vous êtes producteur de carottes sur 100 ha, il vous faut donc 700 ha pour obtenir des carottes saines en effectuant des rotations culturales à intervalles de 7 années. Si vous n’avez pas 700 ha à cultiver, et que votre acheteur ne signera pas de contrat pour moins de 100 ha (parce que c’est notamment cet effet « volume » qui a permis, depuis des décennies, d’avoir une alimentation de moins en moins cher), vous ne pouvez pas produire de carottes sans utiliser de produit de traitement.

Pour que notre agriculture change et se passe de pesticides, il faut donc inventer de nouveaux débouchés, de nouveaux circuits de commercialisation et, surtout, placer plus d’acheteurs en face de chaque exploitation agricole.

Je crois à ce modèle et j’y travaille. J’organise à Rungis le 19 octobre prochain une journée entière consacrée à l’enjeu de la diversification des céréaliers d’Ile-de-France, pour qu’il y ait plus de carottes, de pommes de terre, de pommes et de poires, de produits de l’élevage produits en Ile-de-France.

Mais pour cela, je ne me contente pas de réunir les céréaliers pour leur dire qu’il leur faut se passer de produits phytosanitaires : je les mets au contact d’acheteurs qui peuvent leur prouver que des débouchés commerciaux existent, à condition d’investir.

Les habitants d’Ile-de-France consomment 52000 tonnes de carottes par an. Les agriculteurs d’Ile-de-France produisent 2500 tonnes de carottes par an. Il y a donc un marché. Mais pour capter ce marché et inventer de nouveaux débouchés commerciaux aux agriculteurs franciliens, il faut des stations de conditionnement des carottes de 25000 tonnes par unité capitalistique. Faute d’un tel volume, l’investissement dans la collecte, le conditionnement et l’acheminement des carottes n’est pas rentable, compte tenu des prix au kg de la carotte.

Un céréalier tout seul ne peut donc pas diversifier son assolement et se mettre à produire des carottes : il ne trouvera pas d’acheteur. Il faut qu’il crée une coopérative avec d’autres agriculteurs, ou une société d’une autre forme juridique, pour qu’à plusieurs ils assurent l’investissement dans une station et lui assurent un débouché commercial.

Enfin, pour que ces carottes soient produites sans produits de traitement, il faut sept fois plus de surface que celle consacrée à la saturation de la station. L’enjeu est donc considérable… et il me semble raisonnable de penser qu’il faudra plus de trois ans pour le traiter sur tous les territoires et toutes les filières de production.

 

Avant de finir, je souhaite insister sur un point.

L’enjeu sanitaire de l’utilisation des produits phytosanitaires et, au-delà, des produits de traitement utilisés à domicile est considérable. Cet enjeu effraye. La seule possibilité que des enfants soient atteints dans leur développement à cause de l’utilisation de ces produits est insupportable.

Sur cette base, le réflexe pour un Député est de ne pas se poser plus de questions et de s’ériger en pourfendeur de ces produits. Inutile d’insister sur le bénéfice « électoral » d’une telle posture.

Nombre de mes collègues adoptent cette position et je pense qu’ils sont fondés à le faire.

Mais la façon dont j’ai pris mes responsabilités a consisté à débattre pour choisir, entre deux maux, le moindre. C’est cela, la politique : choisir sans tout savoir, choisir sans pouvoir démontrer qu’on a raison, choisir le plus souvent entre les deux termes d’une alternative qu’on voudrait pouvoir rejeter en bloc.

D’un côté, le principe de précaution.

De l’autre, des dégâts économiques et sociaux.

J’ai choisi ce qui me semblait le plus raisonnable : l’application du principe de précaution (la suppression de l’utilisation du glyphosate) en limitant le plus possible les dégâts économiques et sociaux. Or, ce choix n’était pas compatible avec l’adoption d’un délai légal de trois ans.

Je ne prétends pas avoir raison. Je ne prétends pas que celles et ceux de mes collègues qui sont pour l’adoption de ce délai légal ont tort. Je prétends seulement avoir réfléchi, cherché, et assumé un choix en mon âme et conscience.

Sur cette base, je m’en suis remis à la délibération et au vote.