La polémique autour de l’annonce par le gouvernement d’une obligation vaccinale portée à 11 vaccins contre 4 aujourd’hui a des allures d’hystérie.

J’ai découvert, depuis mon élection le 18 juin dernier, que les élus de la Nation étaient abreuvés de messages d’alerte stupéfiants dans le ton aussi bien que la teneur.

Obligation vaccinale

On cherche à nous affoler sur le thème de la démocratie en danger, de la criminalité d’une industrie cupide et meurtrière ou d’un complot d’autant plus redoutable qu’il est parfaitement indéterminé, sur l’air du « on nous cache tout, on nous dit rien. »

Le plus étonnant dans cette avalanche de témoignages est le contraste entre le sujet – scientifique s’il en est – et la façon de l’aborder – avec passion et outrance.

Dans l’espoir que la présente prise de position m’épargnera la démesure de ces prises à partie, je m’efforce de rétablir de l’exactitude, de la pondération et de la rigueur dans le débat.

C’est une gageure parce que nous avons essentiellement affaire à une émotion : la peur.

La peur du nombre, tout d’abord.

On passe de 4 à 11 vaccins. Que n’a-t-on entendu, comme sottises, sur la sollicitation déraisonnable de notre pauvre système immunitaire, agressé par l’injection de petites choses nocives tout exprès pour le mettre à l’épreuve… rappelons ici quelques données qui ne relèvent ni de l’opinion ni de la croyance, mais qui sont avérées parce que factuelles.

Premièrement, ce n’est pas le nombre de vaccins qui permet d’évaluer l’impact des injections vaccinales sur le système immunitaire ou l’intégrité du corps : c’est le nombre de protéines. Il y a une trentaine d’années, on se protégeait contre la coqueluche par l’injection d’une bactérie entière. Morte, mais entière. Cela représentait plusieurs centaines de protéines envoyées, d’un seul coup d’un seul, dans l’organisme. Aujourd’hui, pour la même protection contre la même maladie, on injecte trois à quatre protéines… la science est en évolution constante, les connaissances et les techniques progressent de concert, et on est plus en plus précis dans nos pratiques scientifiques et médicales. On pourrait penser que cela va de soi mais, force est de le constater, il est bon de le rappeler.

Deuxièmement, il est manifestement utile de rappeler une autre vérité relevant du bon sens : nous subissons chaque jour les attaques de dizaines de virus et autres microbes. Notre système immunitaire n’est pas comparable à un être vivant, sensible et délicat, ayant besoin de repos et de protection… c’est un ensemble complexe de ressources et de réactions biologiques qui est juste fait pour le repérage, la lutte et l’élimination. Il est sollicité tous les jours et ne dort pas. Les injections vaccinales représentent un petit rien, relativement aux agressions et attaques quotidiennes.

La peur de la chimie, ensuite.

Il ne sera pas question, ici, des fantasmes répandus sur les différents types de risque sanitaire, notamment dans notre rapport à l’alimentation… nous craignons en effet bien plus les risques les mieux suivis et contrôlés (les risques chimiques) que les risques les plus dangereux et faisant l’objet d’une bien moindre vigilance (les risques bactériologiques).

Évoquons seulement l’aluminium, dont il a récemment été question de nouveau dans les media, à la faveur de telle étude aux résultats sensationnels (les media adorent ce qui est sensationnel). L’aluminium est un métal qui, pour des raisons techniques, est associé aux vaccins : une injection vaccinale en contient toujours.

Or, une étude datant de plusieurs décennies a porté sur la présence persistante de l’aluminium dans l’organisme, pouvant aboutir à la formation de nodules qui seraient à l’origine de maladies musculaires graves. Les résultats de cette étude n’ont jamais été confirmés depuis, par aucune autre étude dans le monde.

D’une part, il est vrai que l’aluminium reste longtemps dans l’organisme, mais sous forme enkystée qui ne pose aucun problème. D’autre part et surtout, rappelons que la quantité d’aluminium injectée à l’occasion d’un vaccin est infime par rapport à celle qui est ingérée chaque jour ! Même si les voies d’administration ne sont pas les mêmes, le même ingrédient n’est pas à ce point dangereux en quantité infime une fois tous les 4 ans s’il ne l’est pas du tout en bien plus grande quantité tous les jours…

La peur de la complexité, enfin.

La médecine, c’est compliqué. Les maladies, c’est mystérieux. Et l’on voit fleurir des thèses – ou, plus exactement, des fables –  sur les liens supposés entre vaccins et maladies. Récemment, un message était adressé aux députés faisant état d’études (indéterminées, naturellement… mais le mot est un gage de crédibilité dans un message…) révélant que la tuberculose et la poliomyélite sont des maladies « cousines » liées à la fermentation du blé…

Plus sérieusement (ou moins absurdement), évoquons le lien dénoncé entre le vaccin contre l’hépatite B et les scléroses en plaques. Ce lien supposé résulte en réalité de l’effet de masse d’une campagne de vaccination conduite en France entre 1994 et 2000, qui a permis de vacciner 25 millions de personnes contre l’hépatite B. Ce très grand nombre a autorisé l’hypothèse d’un risque accru d’exposition aux scléroses en plaques parmi les individus ayant été vaccinés contre l’hépatite B, mais cette hypothèse n’a jamais été vérifiée. Il est beaucoup plus probable que l’on ait observé l’apparition de maladies préexistantes, apparition concomitante de la vaste campagne de vaccination.

Obligation vaccinaleAutre cas de lien supposé entre vaccin et maladie : celui que dénonçait une étude d’Andrew Wakefield publiée dans The Lancet, entre la vaccination contre la rougeole en Angleterre et l’autisme. Il doit être rappelé que cette publication a fait l’objet d’une enquête ayant conclu à la malhonnêteté des auteurs, lesquels avaient falsifié leur dossier ; le chirurgien incriminé a été radié dans son pays et choisi de poursuivre son action aux Etats-Unis. Il fait encore curieusement l’objet de sollicitations et n’a pas fini de sévir, auprès d’une audience d’une crédulité assez confondante.

Par ailleurs et à propos de rougeole, on s’interroge ici ou là sur l’opportunité d’une obligation de vacciner une telle maladie, tenue pour bénigne… mais ce sont les complications de cette maladie qui sont visées. La rougeole est un vecteur qui conduit à des pathologies graves voire mortelles (encéphalite, pneumopathie, bronchite…).

Au total, les données épidémiologiques dont nous disposons sur les 11 pathologies ciblées par cette nouvelle obligation vaccinale sont sans équivoque, sauf à ne plus accorder le moindre crédit à la recherche, aux communautés scientifiques et aux autorités sanitaires : l’efficacité de ces vaccins est avérée, elle conduit à la raréfaction voire à l’éradication des maladies.

A propos de protection : des individus et des populations…

Mais avant de finir, il est un aspect de la question de l’obligation vaccinale qui mérite d’être souligné.

En première approche, on pourrait penser qu’un vaccin protège seulement la personne qui est vaccinée. La question de l’obligation pourrait donc être pensée en ces termes : au nom de quoi dois-je être contraint à me protéger moi-même ? Je suis responsable de moi-même et responsable légalement de mes enfants, c’est donc à moi de décider ce à quoi je me soumets ou je soumets mes enfants pour nous protéger de ceci ou de cela.

Mais cette approche est partielle et fait l’impasse sur une dimension fondamentale de la question. Un vaccin ne protège pas seulement les personnes qui sont vaccinées : il protège la population tout entière pour laquelle il est administré. On ne peut pas faire disparaître une maladie si certains luttent contre elle et d’autres, non. On n’est pas libre de choisir de se faire vacciner contre certaines maladies tout simplement parce qu’en termes de santé publique, ces maladies sont jugées dangereuses pour l’ensemble de la population : c’est de contagion qu’il s’agit, pas seulement de virulence.

Des parents peuvent, à la limite, prendre sans risques la décision de ne pas faire vacciner leurs enfants si tous les autres parents des enfants qui sont au contact des leurs ont choisi, eux, de les faire vacciner. En théorie des jeux, cela s’appelle un comportement de tricheur : je peux m’épargner une contrainte dès lors que je suis le seul et que je peux profiter de l’effort que fournissent tous les autres.

C’est, au fond, tout simplement égoïste.

L’obligation vaccinale se pose donc en d’autres termes : je suis contraint de me faire vacciner parce que je suis redevable, envers tous les autres, de l’effort qui doit être réparti sur tous pour lutter contre une maladie contagieuse et dangereuse.

On pourrait presque faire le parallèle avec l’impôt : imaginons un impôt « volontaire » qui serait fléché pour financer un service public ou une infrastructure publique. Si un grand nombre de personnes y consentait, l’infrastructure serait financée ou le service rendu, et ils profiteraient à ceux qui n’y auraient pas contribué autant qu’aux autres.

Inutile de s’étendre sur la suite : il apparaîtrait bien vite une contestation parmi les imposables « consentants » qui cesseraient de contribuer, jugeant la situation injuste, ce qui aurait tôt fait d’empêcher le bon fonctionnement du service ou la maintenance de l’infrastructure qui ne seraient plus financés.

La résistance, pour ne pas dire la répugnance qui s’expriment à l’encontre de cette question de l’obligation vaccinale sont étonnantes de vigueur, alors même qu’elles sont fondamentalement irrationnelles. L’effort de pédagogie à fournir est manifestement considérable.

Lorsqu’on lui demanda comment interpréter le titre de son œuvre, Albee, auteur de « Qui a peur de Virginia Woolf ? » répondit qu’il pouvait être traduit ainsi : « Qui a peur de vivre une vie sans illusions ? » Le sujet de la vaccination est envahi d’illusions, d’inexactitudes, d’approximations et de fantasmes. Notre rapport à la maladie et même, à la mort, est peut-être à questionner : contrairement à d’autres cultures dans le monde, la nôtre laisse une place à la maladie et au handicap qui est la plus confinée possible, parfois proche du déni. Mais en attendant d’évoluer peut-être dans notre rapport à ces notions, ne cédons pas à l’hystérie et tâchons d’être rationnels en matière de politique publique : la raison est pour cela meilleure conseillère que la passion.