Décidément, le pas-de-temps du commentaire n’est pas superposable à celui de l’action : le guidon à l’horizon.

En cette rentrée, il est excessivement question de la chute de popularité du Président de la République. C’est un prisme qui est appliqué à la question des sénatoriales, à celle de l’agenda du gouvernement, à n’importe quel sujet de politique intérieure. On découvre que même outre-Atlantique, tel intellectuel se fend d’une prétendue analyse de la situation française et se fait fort de nous expliquer ce que sont le « macronisme » et ses faiblesses.

Quelle présomption navrante… faut-il avoir le nez dans le guidon pour en arriver là !

Il n’y a pas quatre mois, les mêmes commentateurs rivalisaient de superlatifs pour évoquer la performance historique d’un président de la République élu à 39 ans, sur la base d’un mouvement citoyen qui n’existait pas un an plus tôt. Mais au rythme des media, ce qui est qualifié d’historique a la même durée de vie que celle de n’importe quel point d’exclamation : la durée d’une ponctuation. Schneidermann, à l’aide : décodez-nous les ressorts de cette cadence imbécile qui bloque toute tentative de se projeter.

Nous vivons dans une accélération permanente qui est une entrave à toute prise de conscience. Toute décision, toute action n’est envisagée qu’à l’aune d’un résultat qu’elle est censée être en elle-même. C’est un empêchement de comprendre, de mettre en perspective, de donner du sens. C’est anxiogène et sot à la fois.

Emmanuel Macron a perdu 14 points de popularité depuis son élection ? La belle affaire. C’est important de bien des points de vue, soit. Mais à l’échelle de la portée de son élection et de la promesse que sa majorité doit tenir, c’est parfaitement secondaire.

Ce qui est en jeu depuis qu’Emmanuel Macron est élu Président de la République en pouvant s’adosser à une majorité va même au-delà du quinquennat. Nous avons un programme à conduire et il le sera : nous n’avons, jusqu’ici, pas pris de retard. Mais ce programme ne consistera qu’à franchir des seuils de non-retour, pour s’inscrire sur une voie de transformation qui prendra une génération.

Transformer le rapport au travail, à la politique, à l’école et à la formation, à l’échec et à l’erreur, entre l’Etat et les citoyens, entre les élus et les électeurs : cela prendra du temps, et ce n’est pas un enjeu qui date d’avant-hier.

Nous manquons de mise en perspective, de références prises sur le temps long, de capacité à nous projeter sur la base d’une compréhension des racines de ce qui se joue.

Nous avons pris l’habitude d’avoir le nez dans le guidon.

Le guidon de la fin de mois, de la journée de travail, du scoop du matin même, de la connectivité et du sensationnalisme sous toutes ses formes. Nous avons besoin de lever le nez. Nous avons besoin de regarder l’horizon.

Pour beaucoup, il est invisible, caché par un brouillard menaçant de tracas, d’angoisses et de sentiment d’impuissance. Pour qu’il soit dégagé pour tout le monde, pour qu’il soit porteur d’espoir, il faut prendre du recul et s’inscrire dans un autre pas-de-temps que celui de la mémoire immédiate, de la superficialité, de l’impatience.

Rappeler dans quel contexte global et dans quelle perspective de long terme nous agissons, donner à voir une cohérence d’ensemble, donner du sens à notre action en l’inscrivant dans une histoire qui a précédé même l’émergence d’En Marche !

Comme disait Jean Jaurès, il va nous en falloir, de la patience, pour « user le doute comme on fatigue la salade. »