Un article récent publié dans Libération, dont l’auteur se revendique du veganisme, termine son propos en insistant sur la « cohérence éthique » des vegans qui sont, fondamentalement, « antispécistes. »

Il explique en quelques lignes que, si un vegan refuse de manger des animaux « ou des produits issus de leur souffrance, » c’est parce qu’il s’agit d’êtres vivants sensibles, sociaux, que rien ne distingue sur un plan éthique de l’espèce humaine.

C’est assez passionnant.

Biologiquement, ce qui caractérise le règne végétal est l’autotrophie. Un être vivant végétal est en effet un être vivant qui peut « se nourrir lui-même » : il n’a pas besoin d’un autre être vivant pour se nourrir. Il prélève directement dans son environnement, le sol, les nutriments dont il a besoin. Il s’agit de matière minérale : une plante est en effet capable « d’ingérer » des minéraux et de s’en servir pour fabriquer la matière organique qui la compose.

A l’inverse, ce qui caractérise le règne animal est l’hétérotrophie. Un être vivant animal est un être vivant qui ne peut pas « se nourrir lui-même » : il a besoin, pour se nourrir, d’accéder directement à de la matière organique déjà constituée. Pour cela, il ingère de la matière vivante : animale, ou végétale.

Précisons au passage que la matière dite « organique », qui compose tous les êtres vivants, est un assemblage de molécules « carbonées » : concrètement, ce sont des chaînes d’atomes de carbone liés entre eux et à d’autres atomes, d’hydrogène, d’azote, d’oxygène principalement. Or, la liaison « carbone – carbone » est très consommatrice d’énergie, à l’échelle moléculaire, pour être établie. Les animaux ne savent pas créer cette liaison à partir de molécules de petite taille. Ils sont contraints de « casser » des chaînes carbonées de taille importante – à l’échelle moléculaire, s’entend – et de reconstituer d’autres chaînes à partir des petits « bouts » ainsi obtenus. Cela s’appelle la digestion.

Mais les plantes, elles, savent créer cette liaison à partir de la plus petite molécule carbonée qu’elles puissent trouver : le dioxyde de carbone, qui est constitué d’un atome de carbone et de deux atomes d’oxygène. C’est formidable, parce qu’il y en a plein dans l’air qui les entoure (c’est le gaz carbonique). Elles y parviennent parce qu’elles savent se servir d’une énergie inaccessible pour les animaux : l’énergie de la lumière. Cela s’appelle la photosynthèse.

Soit dit en passant, elles n’ont donc pas besoin de se déplacer, puisqu’elles trouvent « sur place » ce dont elles ont besoin pour se nourrir. Sur le plan de l’évolution, on peut prétendre que la locomotion chez les animaux a été une compensation d’un handicap : celui d’avoir besoin d’accéder à de la matière vivante déjà constituée, présente seulement en certains endroits voire en déplacement elle-même – ce qui est assez farce.

Bref : pour se nourrir, et donc pour vivre, les animaux ont besoin de… tuer. C’est, pour ainsi dire, leur destin. C’est ce qui les définit, sur un plan biologique.

Alors, certes, certains d’entre eux ne tuent « que » des êtres vivants végétaux. Des êtres sans défense ou presque (ils ne peuvent pas fuir, en tous cas), innocents, et amoureux de leur propre vie tout autant que les autres êtres vivants qui peuplent la même planète.

Et la question que l’on peut donc se poser est la suivante, à propos des vegan : si vraiment c’est une cohérence éthique qui inspire leur position et leurs convictions, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? De nombreuses études se multiplient à propos de la souffrance des plantes, des réseaux de communication qu’elles établissent grâce à leur appareils racinaires, de l’intelligence collective dont elles sont mêmes capables – par exemple, en forêt, pour protéger et nourrir les « petits » grâce aux « grands » et ce, même dans des relations inter-espèces.

Après tout, ce n’est pas parce qu’on ne les entend pas crier qu’elles ne souffrent pas quand on les coupe ou quand on les arrache du sol. Il faut quand même manquer d’imagination pour nier que la culture de plantes pérennes ou annuelles revient, exactement comme un élevage, à exploiter pour les tuer des êtres vivants.

L’antispécisme devrait en réalité, selon cette « cohérence » revendiquée, aboutir à l’idée que, pour respecter toutes les espèces vivantes qui se valent bien entre elles, il faudrait apprendre à se nourrir à partir d’aliments de synthèse obtenus sans recours à aucune forme de mise à mort. Les fruits trouveraient sans doute grâce aux yeux de cette théorie, puisqu’ils sont carrément produits par les plantes pour être appétissants – et donc pour être mangés, ce qui leur assure la dissémination à laquelle elles ne peuvent prétendre par elles-mêmes. Les graines, peut-être aussi. Et encore : elles sont produites, elles, pour tomber en terre et permettre la reproduction. C’est d’ailleurs pour cela que, noyaux ou pépins, la plupart d’entre elles ne sont pas digestes. La nature n’a pas mal fait les choses, allez…

Tout cela est bien intéressant. Disons que cela laisse songeur.

Plus raisonnablement, on peut juger qu’il est devenu très important de veiller à ne pas se conduire avec les animaux de façon à inspirer le dégoût, l’épouvante ou la révolte face à une souffrance odieuse. Mais sachons raison garder. Nous sommes biologiquement des tueurs, n’en déplaise à ceux que cette pensée effarouche. Nous pouvons êtres des tueurs sans conscience, ou bien des tueurs conscients de ce qu’ils font et soucieux de respecter y compris leurs proies nécessaires. Mais nous sommes ainsi faits, jusqu’à ce qu’une improbable mutation nous rende capables d’utiliser l’énergie du soleil pour accrocher un atome de carbone à un autre à partir du gaz carbonique.

En attendant ce grand jour, qu’il nous soit permis de nous nourrir comme les prédateurs animaux que nous sommes. Il est d’ailleurs permis de penser que nous sommes un peu plus que cela mais, pour cette fois, restons-en là ; c’est bien assez.