Grand moment dans la vie démocratique de notre pays : huit groupes parlementaires ! 

Nous vivons des temps historiques. 

Sous la cinquième République, hormis la séquence 1998-2002, l’Assemblée nationale n’a été structurée que par quatre à cinq groupes parlementaires : deux à gauche, deux à droite et, parfois, un groupe « vert » ou écologiste. 

Pour la première fois de l’histoire, nous avons ouvert la législature de 2017 avec sept groupes. C’était le reflet d’une décomposition – recomposition du paysage politique : le déclassement des grands partis traditionnels de gouvernement a abouti à l’effritement des sensibilités de droite et de gauche. 

Au passage : l’Assemblée nationale fonctionne comme / est fondamentalement / une fédération de groupes. Places de parking, locaux, administrateurs au service de, répartition des temps de parole, bureaux des présidences, possibilité d’initiatives, visibilité média et, surtout, participation à l’instance suprême qui organise les débats et structure les rapports de force (la Conférence des Présidents) : tout est pensé, prévu et organisé pour les groupes qui composent l’arc de cercle de l’hémicycle. 

Donc, si vous êtes député(e) incompris(e), à qui on ne demande pas son avis sur des sujets dont vous avez une bonne maîtrise et dont vous connaissez bien les enjeux, hors des radars du gouvernement, pas particulièrement bien vu(e) des chefs à plumes (présidents de commissions, Whip, rapporteurs spéciaux…), pas spécialement proches des proches de votre président(e) de groupe qui ne se souvient jamais de votre prénom quand il (ou elle) vous serre la main, vous vivez un chemin de croix terrible : vous souffrez en silence d’être sous-exploité(e) et vous déprimez à l’insu de toutes et tous. Comme des millions de salariés, du reste ; la non-adéquation « homme-poste » étant l’une des causes les plus banales du mal-être au travail. Mais, bon, vous êtes député(e) quand même… 

C’est ainsi que, sous cette législature, la déconfiture du paysage politique se conjugue avec ce mal-être manifestement croissant et de plus en plus insupportable au Palais Bourbon : le nombre de groupes parlementaires explose. On est passés de quatre à cinq (hormis les six de la seconde cohabitation) à huit groupes. 

Notons que cela va de pair avec l’inflation galopante du temps de parole occupé par projet de loi, lui-même corrélé au nombre d’amendements déposés. Dame : il faut bien vivre. On n’existe que par et pour la production législative : hors le Palais Bourbon, un(e) député(e) n’a pour ainsi dire pas de pouvoir. De l’influence, au mieux. Mais c’est beaucoup plus ingrat. Donc, pour se justifier, soigner ses statistiques nosdeputes.fr, apparaître comme actif, on n’a qu’une solution : poser des questions au gouvernement, se voir confier une mission, déposer et signer le plus grand nombre d’amendements, s’inscrire aux Discussions générales… mais tout cela suppose de franchir un obstacle préalable : exister au sein de son propre groupe. 

C’est mathématique : plus l‘ effectif du groupe est important, plus c’est difficile. Le fait d’être dans la majorité amortit le phénomène : la proximité a priori avec le gouvernement atténue l’effet de dilution de l’importance numérique du ou des groupes majoritaires. On a accès aux Ministres, on les voit plus souvent… mais à 577, manifestement, cela suffit pas. 

Et finalement, la seule solution, c’est de créer un groupe supplémentaire. Et tant pis pour les débats qui vont juste prendre un peu plus de temps et le fonctionnement qui sera rendu plus lourd : une explication de vote supplémentaire par projet ou proposition de loi, un avis supplémentaire à la Conférence des Présidents, un jeu de billards à bandes et de rapports de forces un peu plus complexe et chronophage… 

J’en serais presque à encourager celles et ceux de mes collègues qui se sont fait griller la politesse par l’initiative des créateurs du huitième groupe de ne pas se laisser intimider et d’en créer un neuvième, voire un dixième. Nous ne ferions pas l’économie de l’examen de cette situation et d’une réflexion sur les règles qui s’appliquent au fonctionnement de l’Assemblée. La crise peut avoir du bon. Je ne la souhaite pas, mais…  

Le souffle historique de l’élection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République n’a pas encore franchi des seuils devant lesquels le changement ne doit, pourtant, surtout pas s’arrêter : ceux de nombreuses portes de l’Appareil d’Etat et du fonctionnement de l’Assemblée nationale.